
Dans le cadre de notre série d’entretiens avec des organisatrices engagées dans les initiatives de genre sur Wikimedia, nous, organisatrices du projet Wiki and GLAM: Harnessing Knowledge to Foster Gender Equality, avons rencontré Medhavi Gandhi (New Delhi, 1986, pronom : elle).
Medhavi est une professionnelle indépendante du secteur culturel qui œuvre à rendre les connaissances culturelles accessibles au plus grand nombre grâce au l’édition, à la recherche, aux partenariats institutionnels et à des projets visant à diffuser plus largement les collections, les recherches et les récits culturels. Elle a fondé The Heritage Lab, une plateforme qui explore de nouvelles façons de présenter, partager et faire vivre en ligne les collections muséales et les savoirs culturels. Auparavant, elle avait créé la Happy Hands Foundation, une organisation qui collabore avec des communautés d’artisans afin de favoriser l’engagement des jeunes et du grand public envers les arts traditionnels. Ces dernières années, Medhavi a également occupé les fonctions de conseillère en stratégie et en leadership pour Art+Feminism tout en étant ambassadrice régionale de l’organisation en Inde. Elle partage aujourd’hui son temps entre Berlin et Chandigarh.
Comme cette brève présentation le laisse entrevoir, Medhavi est une véritable force du monde culturel. Notre échange avec elle était si captivant qu’il était parfois difficile de prendre des notes tant les sujets abordés étaient riches. Nous avons néanmoins tenté de rendre compte des nombreuses initiatives auxquelles cette jeune femme, qui a débuté sa carrière dans le théâtre de rue, a participé. Les questions sociales et les droits des femmes occupent une place centrale dans son parcours, aux côtés de son engagement pour le patrimoine culturel et les arts, notamment les savoir-faire traditionnels comme le théâtre de marionnettes. Lors d’un projet mené dans le nord de l’Inde avec une communauté de marionnettistes (regardez la vidéo ici), elle a constaté que les femmes fabriquaient les marionnettes sans pour autant monter sur scène pour les faire vivre. Cette expérience lui a permis de comprendre que soutenir les femmes dans leur conquête de nouveaux espaces passe aussi par l’implication de leur entourage. Faire reconnaître par les maris et les autres membres de la famille la valeur du travail des femmes n’est finalement pas si différent de l’invitation faite aux communautés de participer à un édit-a-thon dans un musée ou une bibliothèque. Comme le résume Medhavi : « Nous, bénévoles et Wikimédien.ne.s, finissons par partir, mais eux restent. »
C’est également à travers son travail autour de l’artisanat que Medhavi a découvert l’univers des musées. Elle a notamment développé des liens étroits avec le Musée national de l’artisanat et l’Académie Hastkala à New Delhi. Forte de ces expériences, elle a fondé en 2009 la Happy Hands Foundation, une organisation qu’elle a dirigée jusqu’en 2016.
En 2017, Medhavi s’est engagée dans le mouvement Wikimedia en devenant ambassadrice d’Art+Feminism en Inde. En contribuant à la création de contenus pour les projets Wikimedia, elle s’est rapidement heurtée à une difficulté bien connue des personnes travaillant sur la représentation des femmes : le manque de sources fiables et accessibles. Pour répondre à ce défi, elle a noué des partenariats avec des institutions telles que la JNAF ainsi qu’avec Marg, une revue indienne consacrée à l’art et publiée depuis 1946, afin de développer du contenu sur les femmes artistes. Son équipe a également mis en lumière des créatrices comme Hashirashi Devi et Indusudha Ghosh à travers une série de magazine réalisés dans le cadre de la campagne Art+Feminism. Cette initiative a bénéficié du soutien de XP-Pen India, en partenariat avec le Kiran Nadar Museum of Art et le National Institute of Design, contribuant ainsi à accroître la visibilité de femmes artistes souvent absentes des récits culturels dominants.
Une autre solution consiste à encourager les artistes à partager leurs propres archives. Beaucoup de femmes artistes, et de femmes en général, ont le sentiment que leur vie personnelle ne fait pas partie de l’Histoire avec un grand « H ». Pourtant, ces récits intimes constituent une source précieuse d’informations, et l’histoire orale est aujourd’hui reconnue comme une méthode de recherche historique à part entière. Les entretiens, les photographies et les documents personnels peuvent enrichir Wikidata et Wikimedia Commons, lesquels peuvent ensuite servir de base à la création ou à l’amélioration d’articles sur Wikipédia. Cette chaîne de valorisation des connaissances, qui transforme des données brutes en récits accessibles au plus grand nombre, est au cœur du travail de Medhavi.

Défis et opportunités
La notabilité n’était cependant pas le seul obstacle rencontré par Medhavi dans ses collaborations avec les musées et les galeries. En Inde, les musées accueillent volontiers les chercheurs et les universitaires, mais les groupes d’éditeurs Wikimedia ne constituent pas toujours leur principal public. Dans certains cas, les institutions exigent une lettre d’introduction délivrée par une université pour permettre l’accès à leurs archives ; d’autres structures GLAM n’autorisent pas les visiteurs à apporter leurs propres ordinateurs portables dans leurs locaux. L’accès devient beaucoup plus simple lorsqu’un partenaire interne à l’institution soutient le projet. Néanmoins, une fois les événements organisés, les institutions sont généralement convaincues de la valeur des contributions extérieures et s’ouvrent davantage à de futures collaborations. Il convient toutefois d’éviter toute généralisation : la galerie et musée DAG s’est montrée particulièrement favorable aux projets de Medhavi, en accueillant des edit-a-thons en parallèle de ses expositions et en offrant des récompenses, comme des ouvrages d’art, aux meilleurs contributeurs. Le Musée d’art Kiran Nadar a également été un partenaire précieux.
Elle a aussi rencontré certaines réticences du côté des conservateurs, ce qui est compréhensible, leur travail étant directement lié à la production et à la gestion du savoir. Pour contourner ce type de situation, Medhavi a commencé à leur demander des listes de thématiques, afin de disposer d’un point de départ pour les projets Wikimedia. Ainsi, « nous savons ce que nous ne savons pas », comme elle le formule. Elle aborde son travail comme une démarche de résolution de problèmes, en combinant différentes stratégies, dans une logique qu’elle décrit comme du “dépannage”.
Cependant, Medhavi est consciente qu’il est essentiel d’aborder ces enjeux dans une perspective plus large. Elle a ainsi imaginé l’Open Knowledge Fellowship, destiné aux chercheurs et chercheuses émergent.e.s et aux professionnel.le.s des institutions GLAM. Ce programme constitue également un appel à l’action pour les professionnels de la culture en Asie du Sud et en Inde, les invitant à s’engager de manière critique avec les collections culturelles et à contribuer à une “nouvelle perspective”, tout en construisant un répertoire de ressources de connaissances ouvertes. Ce programme a été soutenue par la Wikimedia Foundation via des subventions rapides ; l’année précédente, elle a été mise en œuvre en collaboration avec Wikimedia Royaume-Uni, avec l’espoir de développer d’autres partenariats avec des affiliés et des chapitres dans les années à venir. Bien que le programme ne soit pas spécifiquement axé sur le genre, il a contribué à la création ou à l’amélioration d’articles, comme celui consacré à la réformatrice sociale indienne Pandita Ramabai.
Un autre enjeu des collaborations avec les musées réside dans leur conception différente d’une initiative réussie. Les musées sont soumis à une forte pression pour démontrer leur capacité à attirer un large public afin de justifier leurs financements et leurs projets. Alors que, pour nous, les Wikimédien.ne.s, un atelier réunissant douze participant.e.s peut être considéré comme une réussite, ce chiffre paraît dérisoire au regard de l’audience d’une exposition muséale. Dans le même temps, les institutions muséales et GLAM sont de plus en plus contraintes de renforcer leur présence en ligne, ce qui fait de Wikimedia un partenaire particulièrement pertinent dans ce domaine.
Malgré ces défis, Medhavi estime que les musées offrent d’importantes opportunités de collaboration avec Wikimedia, notamment sur les questions de genre. Elle souligne que ces institutions sont déjà incitées à s’attaquer aux inégalités de genre — des occasions comme le 8 mars peuvent ainsi servir de point d’entrée efficace pour initier des collaborations. Avec le temps, ces structures pourraient reconnaître davantage la valeur de ces initiatives et développer de nouveaux projets. Medhavi rappelle également que le personnel des musées est fortement féminisé, une réalité que l’on retrouve dans de nombreuses autres institutions GLAM.
Leçons apprises
- Utiliser différents outils, et ne pas se limiter aux projets Wikimedia pour élaborer une stratégie. Il est possible de s’associer à des créateurs de contenu en dehors de l’univers Wikimedia et de concevoir un événement autour du genre qui pourra ensuite alimenter des pages Wikipédia, Wikidata, etc.
- Lors de la mise en place d’initiatives avec des communautés, il est essentiel d’être attentif à leur réalité : l’équipe de projet finit par partir, mais les partenaires locaux restent. Cela est particulièrement important dans le cadre de projets menés au sein de communautés traditionnelles où les femmes sont souvent censées rester au foyer, ou dans des contextes où les personnes LGBTQIA+ font encore face à de fortes discriminations.
- Il est également important de tirer parti de la demande croissante des institutions GLAM pour davantage d’inclusivité en matière de genre. Même si les femmes peuvent être nombreuses au sein de ces institutions, cela ne se reflète pas toujours dans les expositions ou les collections.
- Enfin, face à une bureaucratie parfois absurde, il faut parfois agir d’abord et demander ensuite. Bien entendu, cela doit se faire en restant attentif aux besoins des collections et à l’impact que les actions peuvent avoir sur les professionnels qui continueront à travailler dans l’institution après votre départ.
Pour aller plus loin
Il s’agit du quatrième article de blog de notre série pour le projet Wiki and GLAM: Harnessing Knowledge to Foster Gender Equality project.
- Découvrez le partenariat entre WELx et la bibliothèque de Belém au Portugal.
- Découvrez les projets GLAM de Wikiesfera en Espagne.
- Découvrez le programme de Wikimédien en résidence du Pérez Art Museum de Miami.
- En savoir plus sur le projet Wiki and GLAM : Harnessing Knowledge to Foster Gender Equality.
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